Grigory Sokolov, « le » chef du piano  

  • Par  Christian Merlin | Mis à jour le 11/12/2017 à 16:13 / Publié le 11/12/2017 à 16:00

Grigory Sokolov est bien plus qu'un interprète: on serait bien tenté de voir en lui un créateur. Martin Fleck / Wikimedia Commons

LA CHRONIQUE DE CHRISTAN MERLIN - Au Théâtre des Champs-Élysées, le pianiste russe a prouvé une fois de plus qu'il est bien plus qu'un interprète : un artiste créateur.

 Grigory Sokolov

Encore Sokolov, allez-vous dire ! Il faudra s’y faire. Aussi longtemps que le pianiste russe jouera une fois par an au Théâtre des Champs-Elysées, nous irons l’entendre, même sur une civière, quoi qu’il se passe le même soir. Et cela fait quinze ans que cela dure. Parce que, si l’on peut citer aujourd’hui pas loin de trois douzaines d’excellents pianistes au jeu et à la personnalité affirmés, il n’y en a qu’un qui nous emmène aussi loin sur les cimes du génie.


C’est bien en ces termes qu’il faut parler de Grigory Sokolov, tant il échappe aux catégories traditionnellement utilisées par la critique musicale pour qualifier un interprète. De fait, Sokolov est bien plus qu’un interprète : on serait bien tenté de voir en lui un créateur. Certes, il ne compose pas, et lors de son récital de lundi dernier à Paris, c’étaient bien Haydn et Beethoven qui étaient au programme.


Mais Sokolov fait plus que simplement jouer la musique des autres : il la recrée. Ainsi, il dépasse le clivage traditionnel (et un peu dépassé) entre interprètes serviteurs, qui s’effacent devant la partition écrite, et interprètes prédateurs, qui se l’approprient. Sokolov nous fait passer sur un autre plan, où il devient impossible de démêler ce qui relève du compositeur et de son exécutant. Ce faisant, il devient vain de comparer son interprétation à celle de Richter, Rubinstein, Brendel ou Pollini, ce que nous autres critiques musicaux sommes toujours prompts à faire. Il est tout simplement ailleurs, un monde en soi, une planète sans orbite ni satellite.

Grigori Sokolov peut d’autant plus être considéré comme un artiste créateur qu’un concert avec lui ne se réduit pas à un programme. C’est un objet complet, où rien n’est laissé au hasard. Les saluts, d’abord. Avant de jouer : même nombre de pas jusqu’au piano, même bref signe de tête avant de s’asseoir. Après avoir joué : première révérence main gauche sur le piano, un pas en arrière, deuxième révérence, qui permet de pivoter vers la droite et de foncer vers la coulisse.

L’ambiance lumineuse, ensuite : la salle plongée dans le noir et la scène dans la pénombre, à sa demande, ne sont pas seulement pour le pianiste une aide à la concentration, cela crée
 

Les bis, au nombre de six, marquent le début
d’un véritable deuxième concert

 

une atmosphère vaguement hypnotique, où bientôt les contours s’estompent et les couleurs se brouillent, à la limite de l’hallucination.

Les bis, enfin, au nombre de six, et qui, vers 22h 15, marquent le début d’un véritable deuxième concert, pour trois nouveaux quarts d’heure de musique sans mignardises salonardes ou cavalcades virtuoses, mais au même niveau de profondeur que le corps du programme. En sortant, on peine à identifier exactement ce que l’on vient de vivre, mais on sait que le trille des dernières mesures de l’Opus 111 de Beethoven nous a, l’espace d’un instant, donné une idée de l’infini.